La relation soignants-soigné
J'ai commencé mes études de médecine il y a 6 ans.
En deuxième année nous avions eu des cours de Psychologie de la Santé et nous avions abordé notamment la relation médecin / patient. Cette relation m'a toujours fascinée, du point de vue psychologique (phénomènes du transfert et contre-transfert), autant que du point de vue humain.
En devenant peu à peu médecin (long processus de transformation !), j'ai senti peu à peu cette relation s'installer, au début d'elle même, par le simple fait de la manière dont les patients pouvaient me considérer d'emblée. La blouse blanche y est pour beaucoup. Ce déguisement est certes nécessaire à l'hygiène, mais, en l'enfilant, c'est un peu comme au théâtre, on commence un rôle, on sort de sa sphère privée, de sa vie intérieure, et on devient autant que possible neutre, empathique, rationnel et objectif.
Les meilleurs moments de mon externat seront certainement mon stage de cancérologie que j'ai fait en 5ème année. Ce service était empreint de l'esprit du chef de service (comme dans tous les services) et d'un des PH. C'est la première fois que je voyais des médecins aussi humains et simples. J'ai pu assister à de très belles rencontres et relations médecin / patient.
Moi-même, comme tout externe, j'avais « mes » patients et j'allais les voir tous les matins. En service d'hospitalisation de cancérologie, c'est très difficile d'aller voir les patients tous les jours. Mais la structure et l'organisation de cet institut y aidait beaucoup. Une des règles d'or était l'information loyale au patient. Ainsi nous étions assurés que tous les patients étaient au courant de leur pathologie, et de leur pronostic. Le poids des questions de part et d'autre avait disparu. Restait l'humain, et l'aide de l'un à l'autre. Acceptée differement pour chaque patient.
Il y a 2 ans, lors de mon stage d'orthopédie, j'ai fait pas mal de gardes qui duraient 24H aux urgences orthopédiques. Un matin, en sortant d'une nuit blanche passée dans ce service, j'ai écrit ce texte :
« Nuit d'août.
Le tailleur de pierre.
E. arrive vers trois heures du matin, avec de nombreuses plaies à la main, ainsi qu'au visage. La première chose à faire, l'esprit endormi, le corps fatigué, est de nettoyer... C'est ce que je fais, doucement, avec de l'eau, pendant de longues minutes.
Peu à peu, je sais que nous commençons à ressentir quelque chose, je n'arrive pas à réfléchir, à comprendre. A cause de ces gestes de lavement que j'effectue. Il ferme les yeux, je lui lave le visage. Il sourit presque.
Ces gestes, comme éternels dans l'humanité, un être qui nettoie les blessures d'un autre. Ces gestes nous rapprochent. Et c'est précisement à ce moment qu'il me dit "c'est normal que je ne sois pas à l'aise avec vous? ". Je ressens la même chose. Mais je ne dois rien dire, je dois rester distante, je dois rester la petite externe que je suis. Je continue comme si de rien n'était.
C'est un patient. Il est tailleur de pierre et originaire de Turquie. Il a de jolis yeux verts marrons.
Je le lave comme un enfant perdu. Il regrette ce qu'il lui est arrivé, et ses conséquences, il ne pourra pas utiliser ses mains pendant quelques semaines.
J'aime ce qui nous arrive, un moment de rencontre entre deux êtres humains, à travers le soin. C'est la première fois que cela m'arrive. Une véritable rencontre humaine.
Je commence à le recoudre. Il me dit plusieurs fois "Je suis entre tes mains".
Il m'a vite tutoyé, moi de même, comme si nous étions de vieilles connaissances. Je mets deux longues heures à le recoudre. "Cela me fait bizarre de voir une partie de mon anatomie".
A la fin, émue de quitter cette rencontre, je lui tends la main, et nous faisons un petit rituel de tapes de poings, comme si nous l'avions toujours fait. »
C'est la première fois que quelqu'un me faisait totalement confiance dans le soin que je prodiguais.
Pour finir, quelques mots, savoir, respect, ignorance, confiance, pouvoir, humilité. Bien sûr je ne suis pas utopiste, et nombreux sont les autres mots que je pourrais rajouter à cette liste, tels que violence verbale et physique, mépris...

5 commentaires:
Beau texte, belle histoire, avec autant de respect tu vas devenir un médecin comme j'aimerais en voir plus. :-)
J'aime bien apprendre des mots de toi, j'ai écrit une petite liste. Tu as un vocabulaire doux, un peu sombre, comme le noir et violet de ton blog. Tu ecris pas loin de ton coeur. Ce sont des vraies histoires, décrit par des mots simples et vraies.
Mon francais me porte jusqu'ici...
Anna : j'essaierai autant que faire se peut !
Mansour/ Vinzenz : merci...
Mon commentaire initial est passé à la trappe car je n'étais pas sur de parvenir à te complimenter sans te donner l'impression de te gaver de guimauve... Je me contenterais donc de souligner que tu as définitivement un certain succès avec les Turcs...
Très joli texte... mais juste, pour la blouse blanche "gage d'hygiène", je ne suis pas totalement d'accord ;-)
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